Un capteur qui mesure l’humidité du sol, une variété plus robuste, un système d’alerte pour les maladies végétales ou une nouvelle manière d’organiser la vente locale ont un point commun : leur utilité ne se juge pas dans un laboratoire, mais sur le terrain. Le 8 septembre 2026, la Commission européenne a présenté une stratégie qui cherche précisément à réduire la distance entre la recherche et les usages. Son nom associe deux cadres : AgRI 2040 pour l’agriculture, la forêt et les territoires ruraux, et Food 2040 pour l’ensemble du système alimentaire.

L’annonce peut sembler lointaine. Elle concerne pourtant des questions très concrètes : comment économiser l’eau sans déplacer le problème ailleurs ? Comment détecter plus vite un ravageur ? Comment faire circuler une technique éprouvée d’une ferme à une autre ? Comment éviter qu’une innovation ne soit accessible qu’aux exploitations capables d’investir lourdement ? La nouvelle feuille de route européenne part d’un constat simple : produire des connaissances ne suffit pas si elles restent difficiles à tester, à comprendre, à financer ou à adapter aux réalités locales.

Qu’est-ce qu’AgRI 2040 et Food 2040 ?

Il ne s’agit pas de deux nouvelles agences ni de deux aides immédiatement ouvertes aux agriculteurs. La Commission les présente comme deux cadres complémentaires destinés à orienter la recherche et l’innovation européennes vers 2040. AgRI 2040 couvre la production agricole, l’élevage, les forêts et les zones rurales. Food 2040 regarde plus largement la transformation, l’emballage, la distribution, la restauration, la consommation, les déchets et le recyclage, ainsi que la pêche et l’aquaculture.

Cette réunion est importante. Une solution agricole peut réduire un impact au champ tout en en créant un autre lors de la transformation ou du transport. À l’inverse, une innovation logistique ou commerciale peut rendre viable une production locale qui ne trouvait pas de débouché. En traitant la ferme et le système alimentaire comme deux parties reliées, la stratégie cherche à éviter les réponses isolées.

Six priorités communes structurent l’ensemble : la compétitivité et le passage à l’échelle des jeunes entreprises ; la sécurité alimentaire, la résilience et la préparation aux crises ; les ressources naturelles et la circularité ; la sécurité sanitaire, la nutrition et la santé ; l’équité ; enfin la coopération internationale. Trois leviers traversent ces priorités : la gouvernance, les technologies, et les territoires avec leurs communautés.

Pourquoi l’Europe insiste-t-elle sur le passage du laboratoire au terrain ?

L’Europe finance déjà beaucoup de recherche agricole et alimentaire. La page de référence de la Commission indique que le cluster 6 d’Horizon Europe, consacré notamment à l’alimentation, à la bioéconomie, aux ressources naturelles, à l’agriculture et à l’environnement, dispose d’un budget proche de 9 milliards d’euros pour la période 2021-2027. Elle recense aussi plus de 295 projets et 45 « living labs » financés dans le cadre de la Mission européenne sur les sols.

Le problème identifié n’est donc pas seulement le nombre de projets. C’est le parcours entre un résultat prometteur et un usage courant. Une méthode peut fonctionner sur une station expérimentale sans être rentable sur une petite ferme. Un outil numérique peut être précis mais trop complexe, dépendre d’une connexion insuffisante ou demander des données que l’utilisateur ne souhaite pas partager. Une variété peut réussir dans une région et échouer dans un autre sol. Une technique de conservation peut préserver les aliments mais ne pas s’intégrer dans la chaîne logistique existante.

Le document d’analyse qui accompagne la stratégie rapporte que les consultations ont demandé davantage d’attention à la mise en œuvre, à la confiance, à l’équité et aux conditions réelles d’adoption. Plus de 700 réponses ont été recueillies auprès d’agriculteurs et d’autres acteurs pour préparer le volet AgRI 2040. Pour Food 2040, un atelier a réuni 80 représentants en mars 2026, tandis que 59 des 63 contributions écrites ont signalé des sujets nouveaux ou insuffisamment couverts. Ces chiffres ne prouvent pas que toutes les attentes ont été intégrées. Ils montrent cependant que la question du déploiement n’est plus traitée comme une simple étape finale.

Quels sujets de recherche sont visés ?

AgRI 2040 annonce huit domaines préliminaires. Ils vont des sols et agroécosystèmes aux systèmes de culture et d’élevage, en passant par la bioéconomie, les forêts multifonctionnelles, les zones rurales, les chaînes de valeur et les technologies numériques, l’intelligence artificielle ou la robotique. Cette liste est volontairement large : elle doit encore être précisée avec les parties prenantes, notamment lors de la conférence AgRI 2040 des 24 et 25 septembre 2026 à Bruxelles.

Food 2040 retient six champs d’action : les systèmes alimentaires ancrés dans les territoires ; les régimes alimentaires sains et durables ; l’efficacité des ressources et la réduction des pollutions ; l’environnement alimentaire et la capacité des consommateurs à choisir ; la diffusion des innovations et des modèles économiques équitables ; enfin les aliments issus des milieux aquatiques.

Pour un agriculteur ou un maraîcher, cela peut se traduire par des essais sur la santé des sols, la gestion fine de l’eau, la détection précoce des maladies, la protection des cultures ou des équipements moins gourmands en intrants. Pour une collectivité, cela peut concerner une cuisine centrale, la valorisation de coproduits, la prévention du gaspillage ou la capacité à maintenir l’approvisionnement lors d’une perturbation. Pour les habitants, l’enjeu se situe aussi dans l’accès à une alimentation saine, la compréhension des impacts et l’existence de débouchés locaux équitables.

Un « living lab », qu’est-ce que cela change ?

Un living lab, ou laboratoire vivant, n’est pas un laboratoire classique déplacé à l’extérieur. C’est une démarche dans laquelle chercheurs, agriculteurs, conseillers, entreprises, collectivités et parfois citoyens définissent un problème, testent des solutions dans des conditions réelles et évaluent ensemble les résultats. L’objectif est d’apprendre autant des contraintes que des performances techniques.

Prenons une irrigation pilotée par des capteurs. Une expérience utile ne mesure pas seulement l’eau économisée. Elle doit aussi regarder le coût, le temps d’installation, la maintenance, la lisibilité des données, la fiabilité pendant une canicule, l’effet sur le rendement et la possibilité de réparer le matériel. Pour une variété résistante, il faut comparer plusieurs sols, climats et pratiques, puis vérifier la qualité, le rendement et les débouchés. Pour une plateforme locale, il faut tester l’accessibilité, la confiance, la logistique et la répartition de la valeur.

Cette manière de travailler réduit le risque de concevoir une solution élégante mais inutilisable. Elle ne supprime pas l’incertitude : un essai local ne vaut pas preuve universelle. Elle permet en revanche de documenter dans quelles conditions une innovation fonctionne, pour qui, à quel coût et avec quels compromis.

Comment les connaissances peuvent-elles mieux circuler ?

La stratégie s’appuie sur des structures déjà existantes. Les systèmes de connaissances et d’innovation agricoles, connus sous le sigle AKIS, relient recherche, formation, conseil et pratique. Les projets multi-acteurs associent les utilisateurs dès le départ. Les réseaux thématiques transforment des résultats dispersés en contenus utilisables. La Commission indique que 65 réseaux thématiques ont déjà été financés sous Horizon 2020 et Horizon Europe.

Ce travail de traduction est essentiel. Un rapport scientifique de cent pages n’aide pas forcément une personne qui doit décider demain quand irriguer, quelle rotation essayer ou comment limiter une maladie. Les conseillers, les démonstrations entre pairs et les fermes pilotes peuvent convertir un résultat en protocole compréhensible, puis faire remonter les difficultés vers les chercheurs. La circulation doit fonctionner dans les deux sens.

Elle suppose également des règles claires sur les données. Les outils numériques peuvent rendre une décision plus précise, mais leur intérêt dépend de la qualité des mesures, de l’interopérabilité, du coût et de la confiance. Une recommandation issue d’un modèle doit rester explicable. Le bénéfice annoncé doit être comparé au temps et à l’argent nécessaires, et les compétences de l’utilisateur comptent autant que la sophistication de l’outil.

Ce que la stratégie ne change pas encore

AgRI 2040 et Food 2040 donnent une direction ; ils ne constituent pas un guichet d’aide ouvert le 9 septembre 2026. La Commission précise que leur mise en œuvre doit passer par Horizon Europe 2028-2034 et par des parties pertinentes du futur Fonds européen pour la compétitivité, sans préjuger des négociations sur le prochain budget pluriannuel de l’Union. Les montants, appels à projets, critères et calendriers opérationnels restent donc à construire.

Il faut aussi distinguer innovation et technologie. Une nouvelle organisation entre producteurs, une méthode de conseil, un contrat plus équitable ou une logistique mutualisée peuvent être aussi innovants qu’un robot. À l’inverse, un objet connecté n’est pas automatiquement durable. Il faut regarder son énergie, sa durée de vie, sa réparabilité, ses données, son coût et l’impact qu’il déplace éventuellement.

Enfin, la recherche ne remplace ni une politique agricole cohérente, ni un revenu digne, ni l’accès au foncier, ni des infrastructures adaptées. Elle peut éclairer les choix et réduire certains risques. Elle ne peut pas, seule, corriger tous les déséquilibres d’une chaîne alimentaire.

Que peuvent surveiller les agriculteurs et les territoires dès maintenant ?

La première étape consiste à formuler les besoins avec précision. « Utiliser moins d’eau » devient par exemple : maintenir une culture donnée avec moins d’irrigation, sans dégrader le sol ni reporter le risque sur la saison suivante. « Réduire le gaspillage » peut devenir : trouver un débouché pour les surplus imprévisibles dans un rayon compatible avec leur fraîcheur. Un problème bien décrit est plus facile à relier à un essai, un groupe opérationnel ou un futur appel à projets.

Les acteurs peuvent ensuite suivre trois signaux : la publication des futurs programmes de travail Horizon Europe, la manière dont AgRI 2040 précisera ses domaines d’action après la conférence de septembre, et les dispositifs nationaux ou régionaux qui feront le lien avec les réseaux AKIS. Il sera particulièrement utile de vérifier la place accordée aux petites structures, aux solutions sobres et aux résultats ouverts, afin que l’innovation puisse être adoptée au-delà de quelques démonstrateurs.

Pourquoi les circuits locaux ont leur place dans cette recherche

Food 2040 reconnaît explicitement les systèmes alimentaires ancrés dans les territoires. C’est pertinent, car une innovation ne concerne pas seulement la production. Elle peut améliorer la rencontre entre une offre irrégulière et une demande proche, organiser le partage d’un surplus, réduire un trajet, donner de la valeur à une petite quantité ou aider plusieurs producteurs à mutualiser une solution.

Dans ce paysage, Seeed permet aux particuliers et aux producteurs de donner, vendre ou troquer des récoltes et produits locaux avec les personnes situées autour d’eux. Ce type de mise en relation ne remplace ni la recherche ni les filières organisées. Il peut toutefois compléter le système lorsque de petites récoltes, des surplus ponctuels ou des besoins très locaux échappent aux circuits classiques.

La promesse la plus intéressante d’AgRI 2040 n’est donc pas celle d’une ferme entièrement automatisée. C’est celle d’une innovation jugée à son utilité réelle : une solution testée avec les personnes concernées, adaptée au territoire, compréhensible, abordable et capable de renforcer la résilience sans créer de nouvelles dépendances. Les prochains programmes diront si cette ambition devient une pratique durable.

Sources

Image : « Farmers in Field with Ipad », United Soybean Board, via Wikimedia Commons, licence CC BY 2.0. Page source et détails d’attribution.