L’été 2026 est en train de changer d’échelle
Après les canicules et la sécheresse, une autre conséquence de cet été exceptionnel s’impose désormais : les incendies.
Le 14 août 2026, un nouveau feu dans les Landes avait déjà parcouru environ 1 100 hectares et provoqué l’évacuation de 525 habitants de Luglon. Environ 500 pompiers et six moyens aériens étaient mobilisés.
Quelques semaines auparavant, l’incendie du bassin d’Arcachon avait dépassé 50 000 hectares brûlés et entraîné l’évacuation d’environ 220 000 personnes.
Selon Reuters, la France connaît désormais sa pire saison d’incendies jamais enregistrée, dépassant le précédent record de 2022.
Et la situation dépasse largement nos frontières.
Le 16 août, la Belgique combattait elle aussi le plus grand incendie de son histoire récente, avec environ 3 000 hectares touchés dans les Hautes Fagnes. Des incendies importants ont également frappé l’Espagne, la Grèce, la Croatie et le Royaume-Uni ces derniers jours.
Face à des feux capables de parcourir des milliers d’hectares, les Canadair et les pompiers restent évidemment indispensables.
Mais une autre question devient de plus en plus importante :
peut-on aménager nos paysages pour rendre la progression des incendies plus difficile ?
Et l’agriculture pourrait faire partie de la réponse.
Une forêt continue permet au feu de continuer
Pour comprendre le principe, il faut oublier quelques instants les flammes et regarder simplement ce qu’elles consomment.
Un incendie a besoin de combustible.
Herbes sèches.
Broussailles.
Branches.
Arbres.
Lorsque cette végétation forme un ensemble continu, le feu peut progresser d’une zone à l’autre.
Le ministère de l’Agriculture rappelle d’ailleurs que les aménagements de prévention contre les incendies comprennent notamment des « coupures de combustible », en complément des pistes, points d’eau et opérations de débroussaillement.
Le principe est donc relativement intuitif : créer des zones où le feu rencontre moins de matière facilement inflammable.
Une route peut jouer ce rôle.
Une piste forestière aussi.
Mais certaines terres agricoles peuvent également participer à cette discontinuité.
Une vigne n’est pas une forêt
Prenons un vignoble entretenu.
Les rangs sont espacés.
La végétation est beaucoup moins dense que dans un maquis ou une forêt.
Les plantes sont surveillées et travaillées toute l’année.
Des chemins permettent généralement d’accéder aux parcelles.
Selon la période et les pratiques agricoles, le sol entre les rangs peut également contenir beaucoup moins de combustible.
Cela ne signifie absolument pas qu’une vigne est ininflammable.
Un feu suffisamment puissant peut traverser un vignoble, brûler les ceps et détruire une récolte.
Mais la vigne peut modifier le comportement du feu et créer localement une zone plus facile à défendre.
Ce rôle est devenu particulièrement visible après les grands incendies des Corbières.
Quand les vignes disparaissent, les pompiers perdent aussi des coupures
L’été dernier, Reuters avait interrogé plusieurs vignerons français après l’immense incendie ayant frappé les Corbières dans l’Aude.
Le feu avait parcouru près de 16 000 hectares, dont environ 2 000 hectares de terres agricoles, plus de 1 000 hectares de vignes et environ 200 exploitations.
Mais les viticulteurs soulevaient également un autre problème.
Depuis plusieurs années, certaines vignes sont abandonnées ou arrachées à cause de la crise économique traversée par la filière.
Or lorsqu’une parcelle entretenue disparaît et qu’elle retourne progressivement à la friche, la végétation peut devenir beaucoup plus dense.
Reuters rapportait ainsi en 2025 les inquiétudes de viticulteurs voyant disparaître ce qu’ils considéraient comme des pare-feu agricoles naturels.
Le sujet est d’autant plus actuel qu’en juin 2026, la Commission européenne a donné son feu vert à une nouvelle mesure française d’arrachage définitif des vignes, destinée à aider une filière confrontée à une baisse structurelle de la consommation de vin.
Cela crée un paradoxe intéressant.
Certaines vignes ne sont plus économiquement viables.
Mais leur disparition peut également modifier profondément le paysage.
Une parcelle abandonnée n’est pas neutre
Lorsqu’une exploitation cesse son activité, le terrain ne reste évidemment pas vide.
Les herbes poussent.
Puis les arbustes.
Puis progressivement une végétation plus haute.
D’un point de vue écologique, cette reconquête peut parfois présenter des avantages.
Mais dans certaines zones méditerranéennes très exposées aux incendies, elle peut aussi augmenter la quantité et surtout la continuité du combustible.
C’est pour cette raison que la question ne peut pas être résumée à :
« faut-il garder toutes les vignes ? »
Le véritable enjeu est plutôt :
que fait-on des terres agricoles qui ne sont plus cultivées ?
Transformer les anciennes vignes plutôt que simplement les abandonner
Une parcelle viticole devenue non rentable pourrait théoriquement connaître plusieurs destins.
Elle peut retourner à la végétation spontanée.
Mais elle pourrait aussi accueillir :
- des pâturages ;
- des vergers ;
- des oliviers ;
- des cultures méditerranéennes adaptées à la sécheresse ;
- certaines formes d’agroforesterie ;
- des espaces agricoles entretenus spécifiquement pour créer des discontinuités dans le paysage.
L’objectif ne serait pas de transformer chaque hectare de nature en exploitation agricole.
Les écosystèmes naturels sont évidemment indispensables.
Il s’agirait plutôt d’organiser intelligemment l’interface entre forêts, villages et terres agricoles.
Les animaux peuvent eux aussi participer
L’une des pistes les plus simples est parfois particulièrement ancienne : faire pâturer des animaux.
Moutons, chèvres ou bovins consomment une partie de la végétation herbacée.
Dans certaines zones, le pastoralisme peut donc contribuer à maintenir des espaces plus ouverts.
On parle parfois d’écopâturage lorsqu’un troupeau est utilisé spécifiquement pour entretenir la végétation.
Cette solution ne remplace évidemment pas le débroussaillement réglementaire ni les infrastructures de lutte contre l’incendie.
Mais elle montre qu’une activité agricole peut remplir plusieurs fonctions simultanément :
produire de la nourriture, entretenir le paysage et réduire localement la quantité de végétation disponible.
Attention : l’agriculture peut aussi déclencher des incendies
Il serait cependant trompeur de présenter l’agriculture uniquement comme une protection.
Elle peut aussi être à l’origine de départs de feu.
Le gouvernement rappelle que neuf feux sur dix sont d’origine humaine et cite parmi les causes possibles certaines activités agricoles, notamment les travaux réalisés pendant les moissons ou les brûlages mal maîtrisés.
Un engin agricole travaillant dans une parcelle extrêmement sèche peut produire une étincelle.
Une pièce métallique peut chauffer.
Un moteur peut accumuler des végétaux secs.
Un feu peut alors partir en quelques secondes.
Les pratiques agricoles doivent donc elles aussi évoluer avec l’augmentation du risque.
Un rapport interministériel consacré aux incendies recommande notamment le pré-positionnement de citernes d’eau lors de certains travaux agricoles et la création de bandes pare-feu pendant les périodes dangereuses.
Le changement climatique déplace progressivement la carte du risque
Pendant longtemps, les incendies majeurs en France étaient surtout associés au pourtour méditerranéen et à la Corse.
Ce n’est déjà plus vraiment le cas.
Le ministère de l’Agriculture rappelle que le risque est désormais potentiellement présent sur l’ensemble du territoire français.
Entre 2013 et 2022, environ 5 400 feux de forêt étaient recensés chaque année en moyenne, pour près de 19 500 hectares brûlés. L’année exceptionnelle 2022 avait atteint environ 72 000 hectares.
L’été 2026 montre que ces références historiques peuvent désormais être dépassées.
Le changement climatique ne crée pas directement chaque incendie : la majorité des départs restent provoqués par l’activité humaine.
Mais une végétation plus chaude et plus sèche offre au feu des conditions beaucoup plus favorables pour se propager.
Il va donc falloir penser le territoire comme un ensemble
C’est probablement l’un des changements les plus intéressants à venir.
Pendant longtemps, nous avons séparé les espaces.
Ici la forêt.
Là les champs.
Plus loin les villages.
Puis les zones commerciales et les routes.
Face au changement climatique, ces frontières deviennent beaucoup moins pertinentes.
Un champ peut protéger indirectement un village.
Une haie peut protéger une culture du vent et de l’érosion.
Une zone humide peut stocker de l’eau.
Un pâturage peut maintenir une coupure dans la végétation.
Un verger peut produire de la nourriture tout en structurant le paysage.
C’est précisément cette approche multifonctionnelle qui pourrait devenir centrale dans l’adaptation climatique.
Même nos jardins font partie de cette réflexion
À l’échelle d’un jardin individuel, il ne s’agit évidemment pas de créer un immense pare-feu.
Mais certaines règles deviennent importantes dans les zones exposées.
Le gouvernement rappelle que 80 % des départs de feu se produisent à proximité de zones habitées et que la végétation fine et sèche s’enflamme particulièrement rapidement.
Entretenir un terrain, éviter l’accumulation de végétaux extrêmement secs près d’une habitation et respecter les obligations légales de débroussaillement peuvent donc avoir une réelle importance.
Dans les régions méditerranéennes, la conception du jardin pourrait elle-même évoluer.
Moins de grandes surfaces de végétation sèche continue.
Davantage de zones cultivées et entretenues.
Des arbres choisis et espacés intelligemment.
Des réserves d’eau accessibles.
Des espaces minéraux autour de certaines constructions.
Le jardin adapté au climat futur ne sera pas seulement économe en eau.
Il devra parfois aussi être pensé face au feu.
Et si maintenir une agriculture locale devenait aussi une politique climatique ?
Cette réflexion dépasse largement la viticulture.
Lorsque les agriculteurs disparaissent d’un territoire, nous perdons évidemment une partie de notre capacité à produire localement.
Mais nous perdons aussi les personnes qui entretiennent ces paysages.
Champs.
Vergers.
Prairies.
Vignes.
Chemins.
Haies.
Canaux.
Toutes ces structures façonnent le territoire depuis des générations.
Dans certaines régions particulièrement exposées aux incendies, conserver une agriculture viable pourrait donc devenir non seulement une question alimentaire ou économique, mais également une composante de la prévention climatique.
Produire localement peut avoir plusieurs fonctions à la fois
C’est aussi une manière différente de regarder l’agriculture locale.
Un petit producteur ne fournit pas seulement des tomates, des œufs ou des fruits.
Il entretient une parcelle.
Il maintient un sol vivant.
Il conserve parfois des variétés locales.
Il entretient un paysage ouvert.
Et il participe à une économie qui permet à ces terres de continuer à être cultivées plutôt que simplement abandonnées.
C’est précisément pour cela que Seeed cherche à rapprocher les habitants des personnes qui produisent autour d’eux.
L’application permet aux particuliers, jardiniers et producteurs de donner, vendre ou troquer leurs fruits, légumes, graines, plants et productions locales.
Acheter quelques légumes directement à un producteur local ne va évidemment pas arrêter un incendie.
Mais permettre à davantage de petites exploitations de rester économiquement actives participe à quelque chose de plus large : maintenir des territoires vivants, cultivés et diversifiés.
L’alimentation et le climat sont beaucoup plus liés qu’on ne le pense
Les incendies de l’été 2026 donnent finalement une image très concrète de cette relation.
Nous avons besoin des forêts.
Nous avons besoin de biodiversité.
Nous avons besoin d’espaces naturels.
Mais nous avons également besoin de paysages capables de résister aux nouvelles conditions climatiques.
Et dans certaines régions, l’agriculture peut contribuer à créer cette mosaïque.
Des forêts.
Des vignes.
Des vergers.
Des pâturages.
Des cultures.
Des villages.
Des haies.
Des zones humides.
Aucun de ces éléments ne constitue seul une protection parfaite.
Mais leur combinaison peut rendre un territoire beaucoup plus résilient.
À l’avenir, produire notre nourriture localement pourrait donc avoir une valeur que l’on mesure encore assez mal : celle de participer directement à la protection et à l’entretien du territoire où nous vivons.
Sources
- Reuters – Un nouvel incendie force l’évacuation de 525 habitants dans les Landes, 14 août 2026 – Point sur l’incendie de Luglon et sur la saison 2026, désormais décrite comme la pire jamais enregistrée en France.
- Reuters – Les incendies se multiplient en Europe, 14 août 2026 – Situation récente en France, Espagne, Grèce, Croatie et Royaume-Uni.
- Reuters – Le plus grand incendie jamais enregistré en Belgique progresse vers l’Allemagne, 16 août 2026 – Illustration de l’extension géographique du risque incendie en Europe.
- Ministère de l’Agriculture – Prévenir et lutter contre les incendies de forêt – Données nationales et présentation des politiques françaises de prévention.
- Ministère de l’Agriculture – Protection de la forêt : climat et incendies – Rôle des coupures de combustible, du débroussaillement et de l’aménagement agricole et forestier.
- Ministère de l’Agriculture – Soutien aux agriculteurs après l’incendie des Corbières – Bilan de l’incendie de 2025 : près de 16 000 hectares parcourus, dont environ 2 000 hectares agricoles.
- Ministère de l’Agriculture – Nouvelle mesure d’arrachage définitif des vignes en 2026 – Contexte économique actuel de la viticulture française.
